Anarchopedia:Le Bistrot/2008/avril

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Catégorie:Bistrot


fait divers

Ce n’est qu’un fait divers

C’est bien connu et comme aurait pu dire l’autre, les faits divers se ramassent à la pelle. Au printemps, en été, comme en automne et en hiver. Leur intensité, c'est-à-dire leur importance, se jauge alors à leur immédiateté. Je prends, je jette. Je prends, je jette. Et après, les limbes de l’oubli. Le fait divers a donc d’autres fonctions que celles de fournir matière à une réflexion pérenne et pertinente. Fonction sociale, il joue sur l’émotionnel. Le péquin peut ainsi s’estimer heureux du malheur de l’autre. Parce que c’est toujours à l’autre que ça arrive. Fonction sociale encore. Le fait divers soude la communauté que le dit malheur vient de frapper. Une explosion de gaz dans un immeuble ? Les couvertures bien chaudes affluent. Un bus bondé de cathos polacs qui fait connement le grand saut d’un pont après un pèlerinage ? Les petites bougies chauffe-plat fleurissent comme à Gravelotte sur le même pont (ou ce qu’il en reste). Un raz de marée en Thaïlande et les dons de palmes et de bouées canard affluent du monde entier. La solidarité marche à donf. Fonction économique aussi, le fait divers, à sa manière, permet de résoudre quelque peu le nÅ“ud gordien du problème des retraites, d’écouler les stocks de couvertures, les stocks de palmes, les stocks de bouées canard, les stocks de bougies chauffe-plat, et éventuellement les stocks de bus à réfourguer à la Pologne. Accessoirement, sa narration fait vendre le papier des torchons locaux, régionaux et nationaux. Fonction politique enfin. Le fait divers alimente le discours, justifie la réforme que l’on imagine alors bien énergique. A la hauteur de l’émoi engendré. Un vieux de banlieue (parce qu’il n’y a pas que des djeuns là-bas) se fait tabasser façon puzzle. Sa maison crame. Avril 2002, le milliardaire cyclope de Saint Cloud passe brillamment le second tour des présidentielles au grand dam du frisottin grisonnant et aux yeux exorbités telles des balles de ping-pong, celui-là même qui peu de temps auparavant avait déclaré que la sécurité était un axiome de gôche. Un môme se fait péter la rondelle ? Bien. Par un pédophile notoire ? Très bien. Qui vient juste de sortir de zonzon ? Encore mieux ! Et qui, avant de franchir les portes de la lourde, avait affirmé sa non repentance et avait réussi à se faire prescrire du viagra par le toubib de la Tentiaire ? C’est inespéré !!!! Et Rachidada Titi, ou une autre personne autorisée, peu importe, de nous concocter une énième réforme de Dame Injustice. Pas dans le sens de la prévention. Il faudrait être le dernier des cons pour y croire un tant soit peu. Et puis, il n’est nullement question de pousser la pays à un haut degré de civilisation. Ne pas oublier que nous sommes juste des barbares parqués dans un système de régulation éliminatoire. Compliquons notre affaire. Police : étymologiquement « qui s’est éloignée de la barbarie ». Dans la réalité, tout le contraire. Et la réflexion binaire opposant le gentil au méchant devient tertiaire : le shériff protège le fermier des émules de d’Henry Mac Carthy ; la cavalerie repousse les Apaches, les Sioux et autres Séminoles. Versons donc dans le psychodrame du fait divers un soupçon de police ; chauffez le coum-coum ; alertez la presse et vous pouvez vous permettre d’espérer voir votre cote de sympathie grimper très haut dans les sondages d’opinion, si tant est qu’un sondage puisse exprimer une opinion. Et au finish, exit les deux bambinos de banlieue (parce qu’il n’y a pas que des vieux là-bas) qui ont fait la bise à une voiture à gyrophare qui vient de griller un stop et accessoirement les deux gamins. L’émeute urbaine qui s’ensuit est une belle aubaine. Mieux encore. On (c’est pratique le ON) a incendié une école et une bibliothèque. Passons sur les livres qui flambent mais pas sur l’école !!!! Scandale ! Outrage à une République qui formate aussi dans les caserne et les prisons ! Dans d’autres régimes, certains se plairaient à dénoncer les camps de rééducation par le travail. L’Ecole rend libre. L’école brûle ; ça chauffe dans le quartier. Normal. Les pompiers et la keufaille arrivent. Manquent plus que le clairon et Rintintin. Bref ça chauffe encore plus à Villers le Bel, devenu momentanément Villers The Hot. Renversement de situation. Horreur suprême. Un commissaire de police est passé à tabac. Soit dit en passant l’horreur serait nettement moins suprême si le QI de bulot bleu marine n’était pas gradé. Mais un commissaire nom d’une pipe ! Réchauffé, le plat est encore meilleur. Succulent même si l’effet d’annonce intervient au plus bas des fameux sondages. Quelques temps après, donc, intervention de la BAC, des GIR et de tout l’arsenal constitué, accompagné des correspondants de guerre autorisés. Ce n’est plus à quelques encablures de Paname intra-muros, c’est Beyrouth, c’est Bagdad et Apocalypse Now réunis. Soit dit en repassant, le lecteur atterré, l’auditeur effrayé, le téléspectateur horrifié a vite fait d’oublier la mort de deux adolescents fauchés par les schmitts.

Le fait divers c’est alors de l’Alzheimer politique et c’est comme cela que l’on arrive puis que l’on gère les hautes fonctions de l’état même si on fait un mètre cinquante sans les talonnettes. Cinquante et un avec. C’est comme cela depuis la nuit des temps industriels et depuis la naissance de la grande presse bourgeoise qui, hormis son tirage et les bénéfices engrangés, ne brille pas forcément par une grandeur philanthropique de l’esprit. Le dimanche 20 octobre 1907, le Petit Journal titrait que « l’Apache est la plaie de Paris ». La Une de cette feuille à cinq sous présentait un de ces ancêtres des loulous du 9-3, largement surdimensionné, le surin dans la mimine, l’œil torve, le bandana agressif et le t-shirt à la JP Gaultier menaçant. Le regard est porté vers la gentille hirondelle venu l’alpaguer et qui très certainement va passer l’arme à gauche. La même année, Georges Clemenceau, grand briseur de grève devant l’Eternel, créait les fameuses brigades motorisées, dites aussi brigades du Tigre. Dormez Bourgeois ! Tout est tranquille ! Et le quotidien peut reprendre ses droits. Merci le fait divers.

L’histoire ne se répète pas. Elle bredouille parfois. Le fait divers, lui, est un éternel recommencement. Autre époque, autres lieux, mêmes ingrédients. Tant que ça fait pleurer Louise et chanter Ramona. Exemple. 1946-2008 : même combat. 1946. c’était à bicyclette. 2008. Les temps changent. Les transports évoluent. Il y a des faits divers dramatiques, malheureux, horribles. Cinq gars en crèvent. Il en est d’autres nettement plus gais, nettement plus jouissifs, nettement plus vivifiants. Des trucs que l’on n’oserait même pas demander à Dieu, vu que celui-ci n’est point de ce monde. Des choses qui font que la vie est finalement assez belle quand, au matin petit blême et blafard, au moment du sombre café de chez Mère Grand, la radio diffuse la salutaire nouvelle. Parmi les cinq trépassés, quatre sont en uniforme. On en croirait presque au divin créateur qui ne peut pas mourir lui et qui, dans son infini bonté, a permis que le bleu si ! Mais hélas ce salaud ne le permet qu’avec parcimonie. 1946. Il n’y avait pas Firmin. Il n’y avait pas Fernand. Il n’y avait encore moins Francis, Sébastien et puis Paulette. Mais l’anonyme fanatique de la pédale « surpris par le sifflet d’un gendarme, perd le contrôle de sa machine et tue le représentant de l’autorité ». Et c’est à M. Cédille que revient le privilège de nous narrer cette belle histoire dans les colonnes du Monde Libertaire le 27 septembre de cette année où il fallait « retrousser ses manches pour la reconstruction ». Et Bonhomme de rajouter à la virgule près que « bien sûr, le hasard s’est fait modeste, il s’est contenté de peu. (…) Et nous n’ignorons pas qu’en dépit de son trépas, des milliers d’autres flics continuent malheureusement à vivre et à empuantir le monde ». No comment. Soixante deux ans plus tard. Monsieur ou Madame Hasard semble avoir quelque peu ouï le propos de Monsieur Cédille. Janvier 2008. Neufchâteau. Vosges. C’est l’histoire de Paf le chien qui traverse la route … et PAF le chien ! Ca marche aussi avec l’avicole animal. C’est l’histoire de Boum les gendarmes qui poursuivent un individu notoirement connus de leur sévices. Ils passent la voie ferrée. Le train passe … et BOUM les gendarmes. Comme quoi, avec la SNCF c’est possible. Comme quoi encore, il n’y a pas que les routiers de sympas. Les cheminots aussi quand ils ne font pas grève, savent se montrer grégaires et altiers. Mais, après avoir eu peur, la France s’émeut pour des poulets cuits. Les lois répressives sont désormais sur les rails. Circus médiaticus et haro sur le baudet de l’insécurité. C’est du réchauffé et c’est meilleur. Deux semaines d’atermoiement pathétique sur le père de famille, sur le jeune pandore célibataire qui a embrassé la loco plutôt que la carrière vu que ses aînés y sont encore, sur le troisième larron sans histoire mais qui en a désormais une. L’Esclavage de l’Est et le Répugnant consacrent moult double pages au drame de Neufchâteau. Les Vosges ont désormais leurs héros. Ratatinés certes. Mais des héros tout de même. Le Président en personne, suivi du cortège des officiels, s’est déplacé pour honorer leur mémoire, pour les gratifier d’une belle médaille à titre posthume, pour paraître. En revanche, rien, que dalle, que tchi sur le gamin de vingt et un ans qui se faisait courser par les trois képis et qui, lui aussi, a intégré le Walhalla des crêpes Suzette. Pire encore dans l’abjection. Une interview de la moman du jeune voleur de voitures révèle que cette dernière rendrait un hommage appuyé à la marmelade de poulagas. La boucle est bouclée. 2008 : il y en a trois de tombés au champ d’honneur et force est resté à la loi. Avec un grand L. Le trépas du voleur sonne alors comme un avertissement. Tremblez canailles !!! Même que c’est notre nain magyar de l’Elysée qui nous le surine à longueur de journée. Sauf quand il écoute les chanteuses sans voix bien sûr. Vous en avez assez de la racaille ? Hé bien, on va vous en débarrasser ! Tous les paramètres du drame sont ainsi réunis. Et ça finit toujours par déraper. Ou plutôt dans le cas présent par dérailler. Trop de pression tue. Neufchâteau : gendarmerie 3 – jeune voleur 1. Monsieur Cédille, devenu tonton Georges, chantait d’ailleurs à propos de la plus belle Hécatombe que l’on vit sur le marché de Brive la Gaillarde tout en rendant grâce aux gendarmicides mégères : « Moi je biche car je les adore sous la forme de macchabées ». Moi je pleure l’enfant, l’unique et le voleur et je crie « Vive les enfants de Cayenne » !

Steve Golden 3 mars 2008