milieux libres

From Anarchopedia
Jump to: navigation, search

Milieux libre en France (1890-1914)[edit]

Les « Milieux Libres » : vivre en anarchiste à la Belle époque en France[edit]

Un milieu libre regroupe quelques individus, entre cinq et vingt le plus souvent, qui s’efforcent de vivre ensemble et autrement. C’est un terme spécifique à la Belle Epoque et à la mouvance anarchiste. Il est apparu dans les années 1900 et se répand en France, en Belgique et même au Canada. On utilise également le terme de « colonie », dont l’usage est plus ancien, remontant sans doute aux « colonies sociétaires » fouriéristes actives dans les années 1830. C’est le nom du phalanstère fondé à Condé-sur-Vesgre en 1833. La colonie désigne une simple installation, dans le sens de l’anglais « settlement » tandis que le terme de « milieu libre » permet de relever immédiatement l’opposition au milieu extérieur, non libre, oppressif. En France, une quinzaine d’expériences seulement verront le jour, menées par une centaine d’hommes et femmes entre 1902 et 1914.

Jean Maitron, dans son important travail sur le mouvement anarchiste, leur avait consacré quelques pages. Un aperçu sur quelques unes de ces réalisations, leurs déboires financiers, sentimentaux et idéologiques. Mais on ne sait rien de ces individus, de leurs trajectoires, de leurs motivations, de leur vie tout simplement. L’anarchisme a trop souvent été étudié comme un mouvement uniforme, donnant lieu à des lectures quasi normatives. La période de la « Belle » époque n’échappe pas à ces lectures réductrices : « Une mouvance (un marécage ?) faite de multiples tendances frôlant parfois la bizarrerie et soumise à une force centrifuge qui conduira beaucoup de militants à ne plus se préoccuper que d’un aspect limité de la lutte. Cela ira de la manie de création de colonies anarchistes éphémères – sortes de phalanstères – à un pacifisme absolu (…) à une prétendue libération sexuelle conçue comme panacée sociale. On n’en finirait pas de dresser la liste de toutes les aberrations « anarchistes » qui vont se donner libre cours jusqu’à l’époque actuelle. (…) Cet anarchisme-repoussoir va presque ruiner la véritable influence des libertaires dans les mouvements de masse ». C’est donc à contre-courant de cette analyse que l’on peut s’intéresser aux milieux libres. Analyser le mode de vie de ces individus, les rapports sociaux du groupe, sa structure, percevoir aussi sa capacité ou sa volonté d’action. Comment, pourquoi et avec quels effets mettent-ils en place leurs idées dans la vie quotidienne ? On peut en apprendre un peu plus grâce à la presse de l’époque, les archives de police (...) et le fonds d’archives d’E. Armand.

E. Armand, de son vrai nom Ernest Juin, principale figure de l’individualisme anarchiste en France était partisan des expériences de milieux libres et il joua un rôle certain dans la diffusion et la réalisation de cette idée. Il crée, avec Marie Kügel, L’Ere Nouvelle en octobre 1901 et dès les débuts, le journal se fait l’écho des tentatives lancées en Angleterre ou en Hollande. A l’époque, Armand est encore très inspiré par l’anarchisme chrétien. Il a en effet un parcours assez original : de père communard et anticlérical, il milite pourtant à partir de 17 ans dans les rangs de l’Armée du Salut. Puis, par l’intermédiaire de la sÅ“ur d’Elie et Elisée Reclus, il découvre l’anarchisme chrétien, lit les Temps nouveaux et commence à écrire des articles pour Le Libertaire. De son passage par le christianisme vient sans doute l’idée très forte chez lui de perfectionnement individuel, de la nécessité de former des « individualités conscientes ». Par Tolstoï et sa bonne connaissance de 6 ou 7 langues étrangères, il découvre les expériences communautaires menées à l’étranger, dans la veine d’un anarchisme chrétien. Il commence alors à faire lui-même de la propagande pour la « Cité Future », qui, rapidement, devient « milieu libre » ou « colonie ». En 1902, il est adhérent à la « Société pour la création et le développement d’un milieu libre en France » mais ne séjourne pas, ou peut-être seulement de manière épisodique, au premier milieu libre à Vaux. Quoiqu’il en soit, et malgré son soutien intensif, Armand ne participe à aucun milieu libre même s’il fréquente les milieux individualistes anarchistes d’avant-guerre. En octobre 1913, il évoque l’idée de fonder une colonie individualiste qui n’aboutira pas. Après la guerre, il ne perd pas son intérêt pour les expériences communautaires, « même si son expérience l’avait conduit à un certain scepticisme ». Dans L’En-Dehors (qui paraît de 1922 à 1939) et même dans L’Unique (1945-1956) il écrit des rubriques où il analyse les différentes expériences et où il expose ses propres positions à ce sujet. En 1931, il fait paraître une brochure Milieux de Vie en commun et « Colonies », qui reprend un texte paru dans L’Ere Nouvelle. Au bout du compte, il avait accumulé une bonne documentation sur les tentatives de vie hors des régimes autoritaires, en France ou ailleurs, anarchistes ou non.

Parcours historique[edit]

Des modèles à la mise en pratique[edit]

« Après Owen, Fourier, Cabet, Morus, qui furent les expérimentateurs d’un communisme transitoire entaché d’autorité et de réglementation à outrance ; après le collectivisme régimentaire, copie fidèle de la société moderne avec un seul exploiteur : l’Etat ; la théorie libertaire, l’anarchisme se présente demandant droit de cité. » On trouve un certain nombre de références, même si c’est souvent pour mieux s’en distinguer, aux socialistes utopistes. Ils ont non seulement tenté de mettre en pratique leurs théories en réalisant des communautés, mais ce sont aussi les premiers à se préoccuper de la «question sociale». En France, ils jouissent tout au long du 19e siècle d’une renommée que n’atteindra pas Marx. Charles Fourier est le plus critiqué mais le plus apprécié des penseurs socialistes, considéré comme un précurseur par certains articles de la presse libertaire. Son Å“uvre est « un échelon de plus vers l’anarchisme moderne en même temps qu’une des plus grandes curiosités de l’imagination moderne ». On critique ses idées sur le commerce, la rigidité de son système « qui eût fait de son phalanstère tout autre chose qu’une cité de liberté ». Mais ses idées sur les passions, dont Fourier fait le ressort de son ordre social, et le travail, qu’il souhaitait « attrayant » et ne contrecarrant pas les penchants des hommes, trouvent des points d’ancrage chez les anarchistes. Le vocabulaire même montre l’influence des idées fouriéristes puisqu’il est courant que les milieux libres soient appelés « phalanstère » par le voisinage ou les journaux. L’un des colons, Fortuné Henry est comparé à un « Fourier [qui] ressuscitait sous un autre nom et avec de nouvelles méthodes ». Mais les utopistes étaient bien trop autoritaires pour que leurs expériences elles-mêmes influencent nos libertaires.

D’autre part, on trouve peu d’allusion aux utopies littéraires des libertaires eux-mêmes. Même si les milieux libristes avaient sans doute en tête certains écrits utopiques anarchistes. L’ « utopie anarchique » de Joseph Déjacques, L’Humanisphère, où il décrit « un phalanstère, mais sans aucune hièrarchie, sans aucune autorité ; où tout au contraire, réalise égalité et liberté et fonde l’anarchie la plus complète ». Ou le Voyage au beau pays de Naturie du naturien Henri Zisly…Toutefois, les anarchistes ne font pas reposer leurs expériences sur un plan de société entièrement circonscrit sur le papier. Pas de référence faisant autorité, homme ou écriture.

L’idée communautaire apparaît de manière précoce dans le courant des idées anarchistes : c’est en 1875 que Giovanni Rossi imagine pour la première fois sa communauté socialiste. En 1889, après bien des polémiques, il annonce finalement son départ, suivi quelques temps plus tard par les futurs colons. La tentative de la Cecilia est à replacer dans le contexte d’une immigration italienne importante qui tente sa chance dans l’autre monde perspective qui la rapproche d’autant plus de ses précurseurs socialistes. Les conditions de vie matérielles sont misérables, la vie communautaire se révèle être durement supportable et en avril 1894, la Cecilia vit ses derniers instants. L’expérience est relayée par la presse française et en particulier dans La Révolte, qui en mars 1893 rappelle que «la bourgeoisie, partout, détient le sol, les produits et les moyens de production et pèse de tout son poids même sur ceux qui veulent en sortir. Toute tentative anarchiste ne peut être complètement anarchiste par ce fait que subsiste à côté d’elle l’organisation bourgeoise qui la précède ». Le journal ne parlera pas des expériences postérieures. Après 1894, ce sont les naturiens qui continuent à entretenir l’idée de la fondation d’une colonie qui serait la mise en pratique et la démonstration de leurs théories sur le retour à un état naturel. Faute de terrain, l’aventure ne sera jamais tentée, mais ils seront présents pour soutenir le projet du premier milieu libre, qui commence vraiment à rassembler des individus en 1902.

De Vaux à la Pie, autour des plus fervents bâtisseurs de milieux libres, Georges Butaud et Sophia Zaïkowska

C’est d’abord une « Société Instituée pour la Création et le Développement d’un Milieu Libre en France » qui voit le jour au printemps pour aider aux « difficultés du commencement d’exécution » et qui organise pendant six mois de nombreuses réunions. Le Libertaire insère à plusieurs reprises la proclamation de la Société. Il semblerait qu’ils aient été 250 sociétaires en 1902, 400 en 1903, et parmi eux on trouve Georges Butaud et Sophia Zaïkowska, qui sont les plus fervents acteurs de milieux libres sur toute la période et qui animeront la colonie de Vaux, Henri Beylie-Beaulieu et Henri Zisly, pour les naturiens, E. Armand et sa compagne Marie Kügel etc. C’est en janvier 1903 que le Milieu libre de Vaux prend réellement forme. Peu à peu, ce sont 13 colons qui vivent ensemble occupés aux activités agricoles mais aussi de l’élevage, bonneterie, cordonnerie, atelier de confection sur mesure. Il est question de créer une bibliothèque, une école libertaire, une imprimerie. Une coopérative de consommation semble même vouloir joindre ses efforts à ceux de Vaux. Mais, en juillet, Boutin (propriétaire du terrain) se retire, récupérant également son apport. Le Libertaire, en novembre, lance une polémique sur les bilans financiers de la colonie. Le silence se fait alors sur Vaux. En réalité, le Milieu Libre reste un lieu de vie en commun, il accueille régulièrement des camarades de passage, les habitants se succèdent.

George Butaud et Sophia Zaïkowska ne s’arrêtent pas là. Ils se sont rencontrés en 1898 lors d’une conférence où Butaud développe son premier projet de colonie dans l’Isère. Sophia Zaïkowska arrive de Genève, où elle faisait des études de sciences physiques et naturelles. Georges Butaud, élevé par des parents républicains et libre penseurs, a quitté la maison familiale, à la suite de conflits avec son père. Il souffre de la condition salariale, il est souvent sans travail et se lance alors dans son projet de milieu libre, qui aboutit avec la réalisation de Vaux, près de Château-Thierry. Après la fin de cette tentative, ils continuent à vivre à Bascon (hameau voisin de Vaux) d’où ils annoncent vers 1911 un nouveau milieu libre. Puis c’est dans la région parisienne, à Saint-Maur que s’installe le milieu libre de La Pie ainsi que le journal La Vie Anarchiste qui se fait l’écho des nouvelles expériences. Le 8 avril 1913, 20 colons sont installés dans une grande propriété de 6000 m², située quai de la Pie à Saint-Maur. L’endroit a été loué par la société dite des « Milieux Libres de Paris et de la Banlieue ». Comme l’indique le nom de la société, l’idée est d’essaimer les milieux libres : les projets se multiplient, à Boulogne, Saint-Ouen ou en plein Paris. Les difficultés sont cependant communes pour tous ces projets : le recueillement des fonds se fait avec difficulté et les propriétaires se montrent « peu soucieux de transformer leurs locaux en refuges de compagnons anarchistes ». Aucun de ces projets ne verra le jour, même s’ils ont animé bon nombre de réunions parisiennes. Ce n’est qu’avec la guerre que toute mention de la Pie disparaît, entraînant la dispersion des camarades.

Quoi qu’il en soit, même lorsqu’il n’y avait pas de colonies, « de nombreux amis vécurent auprès [de G.B. et S.Z.] » et ils y pratiquaient le mode de vie qu’ils souhaitaient voir s’étendre par l’intermédiaire des milieux libres.


'L’Essai d’Aiglemont et son animateur Fortuné Henry[edit]

Fortuné Henry, avec le soutien du Libertaire, dont il est assez proche des rédacteurs, lance, seul, une colonie à Aiglemont, dans les Ardennes. Son père fut l’un des généraux de la Commune et il est condamné à mort en 1873. Toute la famille s’exile alors en Espagne et ne réapparaît dans les rapports de police qu’en 1880, peu avant l’amnistie dans les Pyrénées Orientales. Son frère, le célèbre Emile Henry, est guillotiné après avoir lancé une bombe sur le café terminus en 1894.

Fortuné Henry est lui-même un anarchiste virulent depuis les années 1890 : il prend la défense de Ravachol, il est condamné dès 1893 à Charleville et dans deux autres départements pour ses propos. Il se promène avec un pistolet-poignard encore fameux aujourd’hui. C’est donc un personnage connu dans le milieu anarchiste qui s’installe à côté d’Aiglemont, dans la clairière du Vieux Gesly, le 13 juin 1903. « Quand vint le soir, il piochait encore, fiévreusement ; et comme les bûcherons, la cognée sous le bras, traversant la clairière pour regagner leur chaumière, le questionnait, il fit cette réponse : « Je suis venu ici, dans ce coin perdu de la forêt pour créer la cellule initiale de l’humanité future. » ». Fortuné Henry semble respecter, au début, alors qu’il n’y fait jamais référence, le projet de colonie naturienne publié en février 1898.

Tout commence avec la légendaire hutte de Fortuné Henry : « c’est un trou fait dans la terre : deux branches d’arbres constituent la charpente ; un peu de paille et de houe suffisent à la toiture ». Elle est construite avec les matériaux disponibles sur le terrain. Puis, aidé par Gualbert et Malicet, deux compagnons de la commune de Nouzon toute proche, qui viennent lui prêter main forte, la première maison est montée pour passer l’hiver : deux pièces au rez-de-chaussée, un grenier de neuf mètres par-dessus. Ce qui est à noter, c’est qu’elle est construite avec des éléments naturels du pays : murs en torchis et couverture de chépois, une graminée locale. Pourtant, une nouvelle orientation est prise, abandonnant les perspectives naturiennes après juillet 1904 : se dresse une grande maison en fibrociment, avec une véranda vitrée. Description des journaux conservateurs, sans doute exagérée : « L’intérieur de la villa respirait une large aisance. Sur le seuil, une délicate odeur de cuisine chatouillait agréablement l’odorat et la salle à manger Henri II, avec sa véranda ornée de vitraux d’art et ses fresques de Franz Jourdain et de Steinlein posséda